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JAZZ ET MUSIQUES IMPROVISEE

Par Patrick DEFOSSEZ * - compositeur pluriesthétique, pianiste improvisateur

Ensemble 2d\'Lyres

J’ai assisté, le jeudi 4 décembre 2008, à un concert-rencontre très intéressant à la Villa Douce, siège de la Présidence de l’Université de Reims Champagne-Ardenne, où DJAZ51 et le SUAC présentaient une formation instrumentale singulière : le NOVO QUARTET, formation issue du Pôle créatif et dynamique d’artistes musiciens implantés en région Rhône-Alpes, “La Forge - Compositeurs Improvisateurs Réunis”.

Novo Quartet

Pascal BERNE – contrebasse, tuba, composition
Pierre BALDY-MOULINIER – trombone
Yves GERBELOT – saxophones baryton et sopranino
Michel MANDEL - clarinette basse et clarinette

Parlerons-nous ici de quatuor ou de quartette, de formation ou d’ensemble, tant les frontières stylistiques proposées par NOVO semblent volontairement abolies, floues, in-certaines (les qualificatifs me manquent) ? En fait, une combinatoire heureuse entre jazz, musique contemporaine et musiques improvisées (je fais ici une différence sémantique nécessaire). Il nous faudra donc élargir l’appellation et vraisemblablement user d’un néologisme (ou belgicisme) afin de définir ce qui ressort davantage d’un trio + 1 = 4 ! Un quatuor “é-venté” d’un quatrième soufflant … quoiqu’à la contrebasse, les “vents” d’un arco flautando en giration permanente sur les cordes très proche du ponticello, rapproche fortement celle-ci du souffle, de la respiration … d’évents … quoique la contrebasse s’est (com)muée de temps à autre en tuba, passant en douceur de la corde au piston (d’ailleurs tuba ou euphonium ?).

NOVO, je vous le confirme, est constitué d’excellents musiciens capables de vagabonder sur de nombreux chemins transversaux. Des musiciens à la culture aguerrie du pupitre (pupitre n’étant absolument pas ici péjoratif, considérant avant tout leurs qualités de musiciens d’ensemble différentes de celles des musiciens typiquement solistes improvisateurs et pas toujours … ensembles) tant ils semblent décontractés dans un répertoire, qui techniquement dans l’Expresso ** moussu et fumant des flux tendus, n’est point aisé … Something else ?
Un NOVO en forme de “quadrivium novum” qui permet au projet général de “sortir” ses instruments du positionnement habituel et culturellement établi d’instruments de pupitres (c’est vrai que scénographiquement, les pupitres ne sont guère esthétiques le signalait judicieusement Pascal BERNE au cours de la séance des questions du public post-concert).
En conclusion, NOVO transpose avec brio le lourd et pesant passé archétypal de l’ensemble de cuivre !

A “Forge ” d’écrire.
NOVO sous la plume de Pascal BERNE, propose un programme bien écrit avec une structuration contrapuntique riche en développements et une belle circulation d’orchestration entre les voix instrumentales. Une verticalité d’écriture et conduites de voix présentant un type d’harmonie “évaporée”, “réminiscente”, même en l’absence d’une rythmique d’accompagnement conventionnelle (piano, basse, batterie). Rythmique d’accompagnement remplacée ici par les modes de jeux instrumentaux spécifiques aux cuivres et vents (kissings, slaps, bruits de clés, …) qui pulsent et propulsent l’ensemble sans com- ni ex- pulsions.
Tout au long du programme, de nombreux duos internes captivent : deux petits tubas, clarinette basse et saxophone baryton, clarinette basse et contrebasse, … .

Une écriture globale située entre temps pulsés et temps soufflés, plus narrative qu’abstraite, … mariages consommés (attention à la poly-gamie) entre diverses pensées musicales et langages : Duke Ellington (pour le jungle), Gill Evans (pour l’orchestration des timbres), John Adams (pour le minimalisme), Franck Zappa (pour les propulsions rythmiques asymétriques), … .

Personnellement, le systématisme de l’exploitation polyrythmique asymétrique ascendance Balkans (se voulant certainement volcanique) appauvri un peu le projet. Bien entendu, j’ai conscience qu’il faut bien commencer le morceau par un bout, l’asseoir ! Tiens, cela me rappelle le concert du TEXIER SEXTET au dernier Reims Jazz Festival où la quasi totalité des morceaux commençait par une cellule tantôt sym- tantôt asy-métrique … à la contrebasse … one more !

Il est clair que nous sommes ici en présence d’un projet de compositeur plutôt que le projet d’un collectif de musiciens improvisateurs. Nous sommes davantage dans l’interprétation d’une rhétorique donnée plutôt que dans l’expression collective. Et comme souvent après l’écriture, l’écrivain “s’oublie”, “se réserve”, “se rétracte”, … trop. Il “laisse de côté” sa propre pertinence (et peut-être conscience) de l’expression du moment et de l’instant donnant ainsi la sensation d’un “j’écris pour vous et vous soutiens” qui ne prend , par conséquence, le même type de risques que les autres interprètes. Nous aurions aimé la même fougue à la contrebasse.

Les riffs (d’accompagnement) lancés lors des improvisations me semblent occuper une place, un espace volumique important (malgré leurs présences pp-p) et arrivent bien trop vite en surlignant l’aire (ou l’ère) des improvisateurs. D’expériences, je sais qu’il est délicat d’équilibrer les temps dévolus aux espaces écrits (fermés) et espaces improvisés (ouverts) mais donner de l’aire pour que l’ère prenne l’air n’est pas mal non plus.

D’autre part, demeure pour le compositeur l’éternelle problématique du choix macrostructurel de l’oeuvre. Opter pour une suite de morceaux (au risque d’une co-errance de pièces) ou pour un long morceau sans suite, d’un seul tenant (le temps du concert), d’un seul tonneau (après le concert).

En total acoustique (ou presque), le concert est intime et rend paradoxalement le répertoire (défini avec pertinence comme une narration malicieusement impertinente par Djaz51) quelque peu précieux, sur le bord des lèvres, du bout des doigts, à peine, quasi, … l’expression y est un peu maniérée, dirais-je.
Mais ce maniérisme volontaire, incontournable (allez donc émettre une note claire en pppp ! ceci créant d’ailleurs de forts beaux reliefs et champs de profondeurs) a pour conséquence de mettre en exergue d’inattendues couleurs instrumentales, d’étonnantes rencontres timbriques, de très belles sonorités d’ensemble dans les subtones, de très beaux quasi silences éloignés (à savoir qu’un silence n’est pas qu’une interruption volontaire du son mais peut être silence fréquenciel vertigineux, silence rythmique abrupte, silence d’intensité subit mais pas complètement éteint, …) … intimant le public à aller chercher le bruit, le son, la note, le mode de jeu, … enfin la musique !

La richesse d’exploitation instrumentale et des modes de jeux ont interpellés le public et citerai :

  • les respirations circulaires utilisées par le saxophone baryton et la clarinette basse favorisant l’émergence de sons réminiscents : feed-back ou illusion auditive ?
  • l’usage décliné des familles instrumentales dans les extrêmes ou presque pour les deux vents > clarinette basse sib/clarinette sib // saxophone baryton/ saxophone sopranino
  • l’équipement sourdines de transformations sonores : muette (velvet), sèche, bubble harmon, …
  • le son nimbé du trombone ou du saxophone baryton en ppp + soffio donnant l’illusion d’un batteur jouant avec des balais

A noter que le solo remarquable du saxophone baryton au début du titre Canopée ** (le faîte de la forêt Pascal, sur laquelle toute une vie animale, botanique, entomologique, … singulières se nichent) a mis en évidence le potentiel sculptural sonique que peuvent représenter les masses et textures (les pleins et les vides) d’un instrument seul face à lui-même : respiration circulaire (volontairement au singulier), flatterzungen, sons multiphoniques et cassés, saillances d’amplitudes, … non sans rappeler les techniques de jeux du didgéridou accompagné de sticks (bruits de clés en l’occurrence).

Merci aussi au clarinettiste pour ses arabesques, ses quarts de ton(s) et son inventivité jamais à court d’alènes (il doit en avoir besoin) …, il m’a rappelé les albums d’Alain Damiens et l’Ensemble Intercontemporain.

Du point de vue improvisation pure, je dirais qu’il y a globalement peu d’espaces pour les improvisateurs, un peu trop d’écrit. De toute manière, nous ne parlerons pas ici d’improvisations idio(t)matiques - sur grilles - (argh, quel vilain terme ; bourreau fait ton office ! d’ailleurs, le jazz ne commencerait-il pas là où enfin la grille s’oublie?) mais d’improvisations sur espaces, des espèces d’espaces d’improvisation en somme (cf Georges Perec).

A l’instar des plasticiens qui n’ont aucune gêne à titrer leurs oeuvres Sans titre I, Sang titre II, Cent titre III, …, titrer un morceau, que dis-je des morceaux, a toujours été pour les jazzmen une difficulté transformée en une joyeuse parodie littrée (moi-même, n’ai-je usé de cela pour Pied d’jarret, Chicorée, … pièces pour piano écrites avant déménagement) et nous nous en amusons bien entendu.

Je vois aisément cette formation instrumentale proposer ses services dans le cadre de master-classes tant la diversité et la clarté des voix et couleurs instrumentales permettraient à tout élève en classe de composition de conforter ses connaissances quant aux coloris de ces instruments. Cela me rappelle les qualités des oeuvres d’Edgard Varèse sur lesquelles je travaille pour l’écoute, la perception et la définition précises des instruments et de leurs orchestrations.

Voici donc, une formation avec laquelle je tenterais bien volontiers en qualité de pianiste improvisateur une collaboration, une aventure sonore, une expérience de rencontre créative et récréative, une rencontre-miroir entre nos formations … Novo + piano improvisé et électroacoustique cela vous dit, vous tente ? … à étudier et à suivre … .

Remerciements à Djaz51 pour toutes ces découvertes sonores insolites.

A noter également que l’acoustique de l’Auditorium de la Villa Douce correspond excellement à ce type de formation, le son reste très clair, équilibré et c’est un plaisir !

** composition de Pascal Berne


Patrick DEFOSSEZ - Collectif de Compositeurs et Ensemble instrumental 2d’Lyres

* Patrick DEFOSSEZ est professeur de composition musicale pluriesthétique (instrumental contemporain, électroacoustique, mixte et improvisation) dans un Conservatoire à Rayonnement Régional et est titulaire du DE/CA de Jazz.

5 décembre 2008 par Patrick Defossez

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Photographies : X
Son : Anne Gabriel Debaecker — Patrick Defossez

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